Réflexions et Chroniques de nos auteures sur le Salon 2018

CHRONIQUES de Dominique LEBEL    

« CHERIE JE VAIS A CHARLIE » de Maryse WOLINSKI

http://www.dominiquelebel.fr/

Salon International du livre des Femmes de La Rochelle, un samedi après midi quelque hommes sont venus pour accompagner, ils se tiennent en retrait et s’ennuient déjà, vont faire un tour. A côté de moi une femme s’égosille : « C’est une histoire vécue », de l’autre côté, une marocaine discrète répète que le livre a été écrit par sa fille qui n’a pas pu faire le voyage , qu’elle est là pour la représenter et mon cœur de mère s’emballe .

Et puis quelqu’un me la montre.

  • Là-bas la blonde, c’est Maryse Wolinski.

La dame est très blonde, très belle et porte des lunettes noires, on dirait une star égarée à La Rochelle. Elle bavarde avec une autre femme assise à côté d’elle, elle paraît fatiguée. Un mauvais virus, me dira-t-on plus tard.

Je suis allée voir la dame blonde, je lui ai pris son livre et j’ai bredouillé quelque chose d’idiot :

  • Votre mari faisait partie de ma vie.

C’est faux, je ne lisais pas Pilote, ni Hara-Kiri, ni Charlie Hebdo ou alors très peu, juste pour avoir l’air au courant. C’était pour moi des lectures d’homme, moi j’attendais Elle tous les mercredis.

La dame me sourit et m’écrit quelque chose de gentil. Je n’aime pas trop les dédicaces quand elles se font ainsi, pour la forme mais je ne vais pas aller lui dire une chose pareille.

  • J’ai un blog, je fais des chroniques, est-ce que je pourrai parler de votre livre ?

La dame me répond vite fait, oui bien sûr, je crois que je la fatigue et je m’éloigne, avec à la main ce petit livre blanc.

Que je viens de lire. Qui m’a bouleversée, forcément, comment ne pas être toute remuée quand une femme perd l’amour de sa vie, et qu’elle le dit avec tant de simplicité ?

Ce récit terrifiant vous renvoie quelques années en arrière, au moment précis où…

J’étais en Espagne, occupée dans la cuisine. Là-bas on ne déjeune jamais avant deux heures. J’ai entendu la voix de mon mari, il avait l’air furieux.
Quand un homme a l’air furieux, il faut s’avancer doucement.

  • Ils les ont tous tués.

C’est exactement ce qu’il m’a dit.

Tous, c’est à dire ceux qui représentaient la mémoire de ses jeunes années, parce qu’alors il ne ratait pas un dessin de Wolinski, de Gotlib ou de Reiser, une répartie du professeur Choron, un livre de Cavanna, un numéro de Pilote ou de Hara-Kiri.

En un instant, mon mari a perdu une partie de sa vie et je ne savais pas quoi lui dire pour le consoler.

C’est pour lui que j’ai lu ce livre, je crois.

Ainsi, notre vie s’en est allée

D’abord, c’est un livre sur l’absurdité de l’évènement: une journée ordinaire, un projet de déménagement, une phrase coutumière lancée par la voix de l’homme qu’on aime, une phrase qui dit que tout ira bien, Chérie je vais à Charlie. Et le boulevard en bas, les arbres, une séance de gym, une galette des rois –la vie. Et puis la suite, que tout le monde connaît et le bonheur qui s’en va. Plus de post-it d’amour, plus jamais le rituel magique du désir :

  • Pourquoi tu me regardes?
  • Devine.

La folie des hommes est venue s’introduire dans la magie du quotidien, des jambes noires ont traversé des couloirs de la rue Nicolas-Apert à l’intérieur d’un jeu sordide, où il faut séparer les équipes : il y a les morts, les « survivants », les « impliqués », les frères Kouachi. Et une femme qui attend chez elle, toute tremblante sur le canapé, le retour de son mari.

Bien sûr, il n’y a rien de pire que cette attente.

Alors ce petit livre nous raconte les étapes d’une souffrance, à défaut de la quantifier comme on l’a un jour demandé aux familles des victimes. Mais sans pathos affiché. Il nous révèle les manquements, revient sur les failles de la surveillance de Charlie Hebdo. Mais sans parti-pris. Il retrace les longues minutes de l’attentat, avec précision.

Il nous dit surtout tout l’amour d’une femme pour son mari, tout simplement. Sans pudeur, parce que ce n’est pas le sujet.

Mais je crois qu’il faut laisser la parole à Wolinski, parce que le portrait que sa femme en fait nous révèle un homme terriblement intelligent, délicieusement phallocrate, adorablement tendre, accroché à sa table à dessin comme une moule à son rocher, et si amoureux de sa chairrie, « la petite jeune fille blonde ».

Des fois qu’on l’ait mal compris:

Quand je fis la rencontre de l’équipe de Hara-Kiri, dans les années soixante, la politique était, autant que je m’en souvienne, absente des discussions. Nous partagions seulement un formidable irrespect pour les institutions et les tabous, nombreux à l’époque ; il faut dire que rien qu’avec le sexe, la religion, l’armée, la publicité, le travail, la famille et la patrie, nous avions de quoi ricaner ».